Les débuts de l’extermination à Auschwitz-Birkenau – Understanding Auschwitz: a Journal from the International Summer Academy (2)

par Amy Houbé

Les premières phases de l’extermination à Auschwitz (1941-1942) ont longtemps été moins étudiées que la période postérieure à 1944. Contrairement à cette dernière, les débuts du processus d’extermination ont souffert d’un manque de documents d’archives, ce qui a engendré un vide historiographique considérable. Cette rareté des sources était en partie due aux efforts des SS pour maintenir leurs opérations secrètes durant ces premières années. Cependant, la récente déclassification de documents, comme ceux de la Direction centrale des constructions des SS, conservés à Moscou jusqu’aux années 1990, a offert aux historiens de nouvelles sources permettant de reconstituer cette période cruciale. Ces découvertes ont non seulement permis la publication de livres et d’études (voir Bartosik, Igor, et al. The beginnings of the extermination of Jews in KL Auschwitz in the light of the source materials. Oświęcim, Państwowe Muzeum Auschwitz-Birkenau, 2014), mais ont également contribué à une compréhension plus approfondie de la manière dont Auschwitz s’est progressivement transformé en le plus grand centre d’extermination nazi. 

Cet article revient sur la deuxième conférence de l’International Summer Academy, donnée par Piotr Setkiewicz, qui portait sur cette période charnière. En m’appuyant sur des recherches complémentaires, je propose ici une vue d’ensemble des premières étapes de l’extermination à Auschwitz.

Les premières expériences : le Zyklon B et le Block 11

L’une des premières étapes du programme d’extermination à Auschwitz débuta en septembre 1941, lorsque de grands groupes de prisonniers de guerre soviétiques furent assassinés dans le sous-sol du Block 11 à l’aide de Zyklon B. Les décès des prisonniers furent officiellement enregistrés comme résultant d’une « défaillance cardiaque » quelques jours plus tard, illustrant le secret entourant ces meurtres. Cette expérience démontra que le Zyklon B pouvait être employé à des fins de meurtre de masse et marqua une étape déterminante vers l’utilisation systématique des chambres à gaz. Les corps des victimes étaient d’abord transportés vers le crématoire I, où ils étaient incinérés. Cependant, ce crématoire ne disposait que de deux fours, ce qui souleva une difficulté majeure, la quantité de corps excédant rapidement les capacités de l’installation. De plus, le transport des corps depuis le Block 11 jusqu’au crématoire nécessitait de vider les cellules du sous-sol et de porter les cadavres à travers tout le camp.

Crematorium I. Collection of the author

La morgue du crématoire I fut donc transformée en chambre à gaz avec des ouvertures ajoutées sur le toit pour y introduire le Zyklon B. Lorsque la capacité des crématoires se révéla insuffisante face à l’afflux de corps, les prisonniers furent également contraints de creuser de vastes fosses communes, en particulier les prisonniers de guerre soviétiques.

En parallèle, les nazis entreprirent la planification d’installations de plus vaste envergure. Des ingénieurs furent chargés de concevoir de nouveaux crématoires capables de traiter un nombre bien plus important de corps. La décision fut finalement prise de développer Birkenau (Auschwitz II) comme site principal du système croissant d’extermination de masse.

Les chambres à gaz provisoires : Bunker I et Bunker II

La première installation d’extermination provisoire à Birkenau fut le Bunker I, surnommé la « Petite Maison Rouge ». En mars 1942, une maison appartenant à une famille polonaise expulsée de la zone fut transformée en chambre à gaz. Les fenêtres furent scellées, des trous furent percés dans le toit pour y introduire le Zyklon B, et une porte étanche aux gaz y fut installée. Le bâtiment était situé à l’extérieur de la clôture principale du camp de Birkenau, alors encore en construction. Les premiers meurtres de masse y eurent probablement lieu vers le 23 mars 1942.

Avec l’augmentation des déportations, le Bunker II, surnommé la « Petite Maison Blanche », fut également transformé en chambre à gaz. Il entra en service en 1942 et pouvait tuer un nombre bien plus important de personnes en une seule fois que la première installation. Ces deux bâtiments demeuraient des chambres à gaz provisoires : ils n’étaient pas équipés de grands crématoires. Les corps des victimes étaient d’abord enterrés dans des fosses communes, puis brûlés à ciel ouvert lorsque les nazis entreprirent de détruire les preuves des meurtres.

L’organisation du meurtre de masse

Dès mars 1942, Auschwitz était déjà devenu un lieu d’extermination, alors même que les grands crématoires de Birkenau n’étaient pas encore achevés. Des convois de déportation commencèrent à affluer, transportant des Juifs originaires de diverses régions d’Europe, notamment de Slovaquie et de Pologne occupée. Contrairement aux prisonniers envoyés dans les camps de concentration pour le travail forcé, ces transports comprenaient des femmes, des enfants, des personnes âgées et d’autres individus jugés inaptes au travail. Il n’existait généralement aucune procédure d’immatriculation ni de documentation photographique de leur arrivée, les nazis souhaitant garder les meurtres secrets.

Un nombre restreint de détenus juifs furent provisoirement épargnés afin de s’occuper des corps des personnes assassinées. Ces prisonniers intégrèrent par la suite les Sonderkommandos, des unités spéciales de détenus juifs contraints de travailler autour des chambres à gaz et des crématoires. Leurs tâches consistaient à retirer les corps des chambres à gaz, à les transporter vers les crématoires et à en gérer les restes. La création des Sonderkommandos était directement liée à la nécessité, pour les nazis, d’organiser et de dissimuler le meurtre de masse. (Voir les témoignages d’anciens membres des Sonderkommandos ayant survécu, notamment Müller, Filip. Eyewitness Auschwitz: Three Years in the Gas Chambers. Chicago, Ivan R. Dee Publisher, 1999 [1979]. See a history of the Sonderkommando, Bartosik, Igor. Witnesses from the Pit of Hell: History of the Auschwitz Sonderkommando. Auschwitz-Birkenau State Museum, 2022.)

L’ampleur des déportations augmenta rapidement au printemps et à l’été 1942. Les nazis s’attendaient à des transports particulièrement importants en provenance des ghettos et d’autres territoires occupés. Le processus d’extermination était traité comme une opération strictement secrète mais des preuves des meurtres peuvent être retrouvées dans des documents conservés, notamment des registres faisant indirectement référence aux chambres à gaz, aux portes, aux matériaux de construction et aux livraisons de Zyklon B. L’organisation systématique de ces approvisionnements atteste que le processus de mise à mort n’était pas spontané, mais de plus en plus bureaucratisé et industrialisé.

L’industrialisation du meurtre de masse : la construction des crématoires

Une autre étape déterminante fut le développement d’Auschwitz entre 1942 et 1943, lorsque les autorités SS procédèrent à une évaluation du camp afin d’en accroître la capacité. L’expansion projetée de Birkenau eut pour conséquence que les installations existantes se révélaient totalement inadaptées au nombre attendu de prisonniers et de déportés, tant pour le travail que pour l’extermination.

Il convient de souligner que Birkenau n’était pas uniquement un site d’extermination. À partir de 1942, il fonctionna simultanément comme camp de concentration et de travail forcé. Un grand nombre de prisonniers y furent immatriculés et détenus, notamment des Polonais, des Juifs, des Roms et des Sinti, des prisonniers de guerre soviétiques et des personnes de nombreuses autres nationalités. Ils étaient soumis au travail forcé, à la famine, aux maladies, à la violence et à des conditions de vie extrêmement précaires.

Dans le même temps, de nombreux Juifs déportés à Birkenau ne furent jamais immatriculés en tant que prisonniers : à l’issue d’une sélection à l’arrivée, ceux jugés inaptes au travail forcé étaient envoyés directement aux chambres à gaz. La solution retenue pour gérer ceux qui devaient être tués fut la construction de nouveaux crématoires, de bien plus grande envergure, à Birkenau. Ces installations étaient conçues pour tuer et éliminer des milliers de personnes chaque jour. Dès 1943, Auschwitz était devenu le plus grand camp d’extermination du système concentrationnaire nazi.

Les SS élaborèrent ainsi des plans pour des installations spécialement conçues, combinant chambres à gaz, salles de déshabillage et crématoires. Quatre grands crématoires furent construits à Birkenau :

  • Les crématoires II et III disposaient de chambres à gaz et de salles de déshabillage souterraines.
  • Les crématoires IV et V avaient leurs chambres à gaz au niveau du sol.
Crematorium III. Collection of the author.

Les quatre installations devinrent opérationnelles entre mars et juin 1943. Le Mémorial d’Auschwitz estime que la capacité de crémation prévue par les SS était d’environ 1 440 corps par jour pour chacun des crématoires II et III, et de 768 pour chacun des crématoires IV et V.

Archives describing the number of bodies that could be “processed” each day. Collection of the author.

Les déportations hongroises et l’apogée de l’extermination (1944)

En 1944, la déportation massive des Juifs hongrois marqua une nouvelle étape dans l’histoire d’Auschwitz-Birkenau. En préparation de ces transports, une nouvelle rampe ferroviaire fut mise en service à l’intérieur de Birkenau en mai 1944, amenant les déportés directement dans le camp et plus près des crématoires que la rampe de déchargement précédente. Entre mai et juillet, environ 430 000 Juifs hongrois furent déportés à Auschwitz, exerçant une pression considérable sur le dispositif d’extermination. Les crématoires II à V furent mis à contribution, mais leur capacité se révéla insuffisante. Les SS reprirent alors l’incinération des corps dans des fosses à ciel ouvert, en particulier à proximité du crématoire V.

C’est dans cette zone, durant l’été 1944, que des membres du Sonderkommando prirent clandestinement les quatre célèbres photographies documentant le processus d’extermination. Ces clichés furent ensuite sortis du camp en secret et sont devenus de rares preuves visuelles du meurtre de masse perpétré à Auschwitz-Birkenau.

Pits were bodies were burned near Crematorium IV and V. Collection of the author.

Dans l’ensemble, cette conférence a offert des éclairages précieux sur les débuts de l’extermination à Auschwitz. Elle a mis en lumière un processus de transformation progressif, porté par la radicalisation de la persécution nazie, l’escalade des déportations de Juifs européens, le développement des chambres à gaz et des crématoires, ainsi que la mise en place de systèmes toujours plus organisés pour le meurtre de masse et l’élimination des corps. Comprendre cette évolution est essentiel pour saisir comment Auschwitz est devenu le site central de l’extermination des Juifs par les nazis et l’un des symboles les plus durables de la Shoah.

Bibliographie

Livres académiques

Bartosik, Igor, and al. The beginnings of the extermination of Jews in KL Auschwitz in the light of the source materials. Oświęcim, Państwowe Muzeum Auschwitz-Birkenau, 2014, 256 p.

Bartosik, Igor. Witnesses from the Pit of Hell: History of the Auschwitz Sonderkommando. Oświęcim, Państwowe Muzeum Auschwitz-Birkenau, 2022.

Témoignages

Müller, Filip. Eyewitness Auschwitz: Three Years in the Gas Chambers. Chicago, Ivan R. Dee Publisher, 1999 [1979], 180 p. 

Podcasts 

“Transformation of Auschwitz concentration camp into an extermination center”. On Auschwitz (podcast). Ep 4. June 24, 2021.

“The first crematorium and the Sonderkommando in Auschwitz”. On Auschwitz (podcast). Ep 6. July 22, 2021.

Sites web avec des articles supplémentaires

https://www.auschwitz.org/en/history/auschwitz-and-shoah/gas-chambers

https://www.auschwitz.org/en/hebeginningsoftheexterminationinuschwitz

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